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San Francisco septembre 2001 : La cité minérale |
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En arrivant à SF, j'avais dans la tête tout un tas de clichés : le Soleil, les piscines et villas californiennes, les chansons naïves des Beach Boys, les surfeurs... Pour moi, SF devait avoir un avant goût d'Hawaï ! Evidemment rien de tout cela. La brume, le vent, une lumière intense en journée, un climat froid, une nature hostile, un centre d'affaires grandiose et glacial, une baie immense entourée de collines jaunies par le vent, le froid et le manque de pluie. Tout ici, nous ramène au minéral, à une nature rétive et hostile. Avant d'être une ville agréable, SF est un espace naturel d'une grande violence et beauté. Pour un européen habitué comme moi au climat doux de Paris où la nature a été entièrement dominée et domestiquée, SF est une ville en devenir qui subit les assauts quotidiens de la brume et des turbulences glaciales. Autant Paris est une ville où l'environnement naturel a été entièrement domestiqué par l'homme, autant SF est une ville en état de siège luttant matin et soir contre les assauts du fog et des vents. La nature surplombe cette baie, elle impose ses règles aux architectes humains.
Face à
cette adversité humide et venteuse enveloppant des terres sablonneuses
et peu fertiles, on peut mesurer le courage des premiers colons venus
s'installer dans ce nul part inhospitalier. La ruée vers l'or
leur a donné l'opportunité de changer leur destinée.
Tout était à inventer, tout était à conquérir,
tout était possible. L'espace et les horizons lointains sont
sûrement des ferments indispensables pour faire germer les rêves,
démultiplier la créativité et permettre un renouvellement
de la société afin qu'elle ne s'étiole pas dans
le conformisme. Historiquement, la Californie est le Far West des Etats-Unis,
loin de la côte Est, mais aussi loin de toutes civilisations.
SF située à l'entrée de cette baie, drapée
d'une brume épaisse, froide et venteuse apparaît comme
le point ultime de cette conquête de l'Ouest, comme un excès
d'arrogance humaine à vouloir soumettre la nature et maîtriser
l'immensité du territoire américain. A un environnement
hostile s'oppose un esprit créateur et puissant, celui des premiers
pionniers. SF est comme un défi jeté à cette terre
lointaine, avec comme emblème de cette croisade du Far West,
le Golden Gate Bridge. C'est cette prédominance minérale
et cette violence naturelle qui ont fait naître ce désir
dantesque d'enjamber l'entrée de la baie de SF par un pont immense
et gracieux. Quoi de plus impensable que de propulser d'un seul tenant
entre deux rives, un pont suspendu de presque deux kilomètres
de long, au coeur des brumes et du vent avec des piliers plongés
dans un océan glacial et des courants marins permanents et mortels
? C'est finalement l'hostilité de la nature qui oblige l'homme
à transcender l'impossible, à ériger ses règles
face à celles de la nature. Ce pont est comme une réponse
des américains pour dompter les assauts incessants de l'océan
Pacifique. Son écrin, c'est la baie qu'il épouse à
la perfection de sa ligne cristalline et racée. Drapé
de brume, flottant dans une atmosphère laiteuse et atemporelle,
ce pont ressemble à une sorte de Titan marquant l'accès
vers les espaces immenses et oniriques de l'océan Pacifique.
Le temps est comme arrêté. On est là, pétrifié
devant ce panorama mystérieux d'un autre temps, plus rien ne
bouge à part la brume qui tournoie autour de sa rouge structure
métallique. Finalement, cette présence violente de la nature et par opposition ce désir insensé de la maîtriser, ont forgé l'esprit des pionniers et plus généralement celui de l'Amérique. L'immensité américaine est par essence un territoire de pionniers, une terre d'aventure à explorer. Les américains réussirent à traverser le continent nord américain dans toute sa largeur et à construire un pont titanesque au bout du monde, mais l'immensité et la rudesse du milieu naturel les a contraint à tisser un lien plus primitif avec leur environnement. Dans un univers hostile se déploie une culture basique et cristalline, car ne pouvant s'encombrer de ce luxe intellectuel qu'est l'urbanité européenne. Le danger impose la rude loi de l'efficacité et de la simplicité. L'Amérique actuelle reproduit ainsi les schémas mentaux des pionniers de la ruée vers l'or : une société plus violente que celle de l'Europe, des individus plus bellicistes que les sociaux-démocrates du vieux continent. L'esprit pionnier, c'est aussi un esprit d'aventure et de créativité. Une certaine Amérique est traversée par un esprit libertaire, résurgence de ces cow-boys qui ont conquis le Far West. Les vastes espaces américains sont des appels à aller plus loin, à repousser les limites du possible, à revendiquer une liberté nombriliste jusqu'aux outrances du mauvais goût américain, du communautarisme le plus sectaire et des inégalités sociales les plus abyssales. L'épopée des pionniers américains est identique à celle des Touaregs du désert brûlant du Sahara, à la différence près qu'ils se seraient perdus de l'autre côté de l'Atlantique dans les vastes plaines de l'Amérique profonde, se convertissant au passage au protestantisme. A part ce point de détail, l'esprit nomade et aventureux de l'Amérique pionnière et du peuple Touareg se confondent ! On peut
donc garder en tête les deux points suivants comme grille de lecture
de ce séjour à SF : une société américaine
violente reflet de l'âpreté de l'environnement, et par
opposition, un esprit créateur jusque dans ses pires excès,
moyen de transcender cette contrainte et d'humaniser un espace minéral. L'Eden américain Le Golden Gate Park est pour moi un Golden Gate Bridge végétal : magnifique et immense, le vert se substituant au rouge. De la même façon que le Golden Gate Bridge, le Golden Gate Park est un projet visionnaire pour transcender les contraintes physiques de l'environnement et transformer la Terre à l'image que l'homme s'en fait. Comme toujours aux Etats-Unis, le monde est un univers de défis, de combats entre les forces du Bien et du Mal, de cris conquérants et ambitieux pour mieux repousser les limites du peuple américain. Dans les années 1860, le visionnaire William Ratson se mit à "rêver d'un parc municipal aussi splendide que celui de Central Park à New-York" (San Francisco, Guide Vert Michelin, 1999, p. 111). Sur une longue parcelle sablonneuse et broussailleuse, il déploya sa vision artistique pour fertiliser un sol stérile selon l'avis du paysagiste de Central Park et y faire germer l'un des parcs les plus varié de la planète.
Les enjeux culturels d'un jardin japonais Un autre endroit agréable à visiter dans le Golden Gate Park est le jardin japonais. On peut y boire un thé dans un salon au bord de petits étangs et cascades. Un vrai cliché de carte postale, c'est charmant ! Lors de mon séjour, j'ai eu une intéressante conversation avec un ami japonais concernant l'interprétation américaine de l'art japonais. En effet, dans le jardin se trouve un pont surplombant un cours d'eau. Celui-ci est surélevé de deux mètres pour ressembler à un "U" renversé permettant aux enfants de s'y accrocher et de l'escalader. Les bambins apprécient mais les canons de l'art japonais en prennent un coup. Selon Terehusa "the American people are so stupid !". J'ai été surpris par ce jugement excessif, surtout de la part de cet ami japonais iconoclaste et très ouvert d'esprit. Pour moi, il n'y avait rien de bien choquant dans ce pont pas très orthodoxe. Maintenant si je me place du point de vue d'un japonais, ce détournement artistique peut être inconvenant, car il touche à la symbolique et à l'inconscient culturel. Malgré l'ouverture d'esprit prôné par le politiquement correct et la bonne société, tous les êtres humains se rabattent sur des jugements à l'emporte pièce, réducteurs mais confortables lorsque l'on modifie l'ordonnancement des choses essentielles et les valeurs sacrées qui structurent notre esprit. Que diraient, les français, peuple éprit de liberté et de philosophie, si on installait des jeux pour enfants près des pièces d'eau du château de Versailles ? Finalement, les américains sont-ils "so stupid" en détournant l'usage des cultures étrangères ? La formidable puissance du peuple américain ne se trouve-t-elle pas dans cette faiblesse dont se gaussent les vieilles civilisations européenne et japonaise : son manque de passé historique et culturel ? La capacité des américains à absorber toutes les cultures du monde pour se les approprier, en faire la synthèse et créer quelque chose de nouveau, n'est-il pas plutôt un signe d'intelligence qu'un signe de décadence et d'inculture ? Vouloir créer du nouveau avec du vieux pour élaborer sa propre histoire est-ce réellement un signe de dégénérescence ? Comment peut-on se prétendre cultivé et civilisé, alors que bien souvent nous considérons de façon péremptoire et dogmatique que tout ce qui provient des Etats-Unis est une sous-culture de masse ? Où est l'apport de notre civilisation dans ces jugements à l'emporte pièce ? Non, l'erreur fondamentale pour les vielles civilisations est de sacraliser notre connaissance et notre culture. La créativité et l'intelligence ne jaillissent jamais d'une soumission respectueuse aux canons de l'art et de la culture. Nous nous fourvoyons, en critiquant l'inculture américaine. Nous nous enfermons dans un mausolée culturel en considérant avec trop de bienveillance notre "glorieuse" civilisation. En définitive, la société française se meure du vieillissement de sa population, de son conformisme intellectuel, de sa structure en castes, de ses corporatismes et de son éducation nationale qui enseigne l'art du bien penser sans critiquer. L'exemple à suivre est américain tout en exploitant notre richesse culturelle. Il est donc impérieux de ne plus enfermer la culture française dans ce culte mortifère. Faisons la sortir de son caveau avant qu'elle n'y pourrisse. Le Dutch Windmill Le Golden Gate Park pendant le week-end Je vous conseille aussi de visiter le Golden Gate Park le week-end, pour y voir les américains se promener et apprécier des spectacles en plein air. Généralement, la partie la plus intéressante et la plus populaire du parc se trouve à l'ouest.
Si vous êtes intéressés par la relaxation et les médecines alternatives, vous pourrez rencontrer un grand nombre d'hippies écologistes prêchant la bonne parole. A proximité du Children's Playground en payant $ 12, vous accéderez à un spectacle populaire où se mélangent un groupe de rock et des restaurateurs locaux proposant des cuisines asiatique, mexicaine, italienne ou de Louisiane. Au milieu de tout cela, cohabitent des stands où l'on vend de l'alcool, des milk-shakes et des jus de fruits à gogo. Tout est sympathique et l'ambiance bon enfant.
En longeant Ocean Beach par le nord, on débouche sur Cliff House bâtiment insipide dressé sur la falaise, véritable attrape gogo touristique. Néanmoins, on peut admirer Ocean Beach en le surplombant. A l'intérieur de cette gargote endimanchée, se trouve un "musée" des jeux mécaniques. Certains apprécient, moi je trouve ce capharnaüm du plus mauvais goût. N'y manquent plus que les chiens en porcelaine jouxtant la cheminée en plastique.
Seacliff n'a rien d'exceptionnel, mais ce fut pour moi une belle découverte sociologique. C'est un quartier chic comme celui du Marina. Mais autant Marina est vivant, autant Seacliff est mort. Parmi toutes ces "chaumières" de millionnaires aux jardins très proprets, jamais je ne me suis senti aussi seul dans une grande ville. En fin d'après-midi y régnait un silence de mort, d'autant plus oppressant que toutes ces maisons sont sensées être des lieux de vie. Tout est bien rangé, tout est bien entretenu, tout respire l'opulence tranquille, toutes les haies sont bien taillées, toutes les routes sont bien propres. Aucun papier, aucun cri, aucun bruit, aucun animal, aucun être humain. C'est comme si cet excès de perfection, avait pour corollaire l'effacement de toutes traces de vie. Et ce silence... Comment peut-on vivre dans ce meilleur des mondes ? Comment ces gens en sont venus à un tel repliement sur soi ? Je marche, un gros 4x4 passe près de moi, la voiture s'éloigne et ralentie. Plus loin une porte de garage s'ouvre toute seule, la voiture s'y engouffre, la porte se referme automatiquement, plus rien, le silence. C'est à se demander si un conducteur était dans le véhicule. Ici, tout est trop artificiel. Ce quartier est l'expression la plus aboutie de la société de l'apparence et du politiquement correct. Ces maisons, ne sont plus des maisons mais les projections d'un idéal marketé et médiatisé, d'une mise en scène tellement poussée que cela en devient irréel. Le paradoxe : ici se trouve la réussite sociale la plus aboutie, ici habitent les consommateurs les plus enviés de la planète, mais dans cet Olympe de la consommation où l'ambroisie est conditionnée dans des cannettes de Coca, il n'y a rien, il n'y a qu'une vacuité de sens. Ici, il semblerait que l'on empile les richesses pour combler un abîme d'ennui. Finalement en persévérant, j'ai fini par rencontrer quelques enfants avec des baby-sitters ainsi que des chinois et portoricains s'activant pour entretenir la propriété des maîtres... Le fossé est saisissant entre cette armée de petites mains jardinant, balayant, nettoyant et astiquant, et de l'autre, des garnements vaquant dans d'immenses jardins sous le regard attentionné de la domesticité. Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. Je suis retourné dans le centre ville, pour quitter ce quartier parfait et donc parfaitement ennuyeux. La situation française En France, les médicaments constituent une catégorie de produits bien identifiée. Ce ne sont pas des produits de consommation courante, ils relèvent de l'expertise médicale. Pour se les procurer, il faut que le médecin diagnostique une maladie et ensuite qu'il les prescrive pour favoriser le rétablissement du patient. Une ordonnance est alors établie permettant d'obtenir ces médicaments auprès d'un pharmacien. On peut alors consommer les médicaments pour se soigner. Toute la phase amont de l'achat du médicament fait sortir les produits pharmaceutiques du marché de la consommation. En France, on ne consomme pas aussi facilement des antibiotiques qu'une boite de cassoulet. Le médicament n'est pas un bien de consommation courante, c'est un produit technologique exigeant le conseil d'experts médicaux. La situation américaine Aux Etats-Unis toutes ces évidences s'écroulent. Toutes ces catégories sont absurdes car les schémas de pensée sont fondamentalement différents. Pour saisir cette différence, il n'est pas nécessaire d'être malade, mais il suffit de rentrer dans un supermarché américain. A première vue, rien ne distingue un supermarché américain d'un supermarché français si ce n'est la présence plus importante de produits semi-préparés, mais c'est assez logique, l'art de la cuisine ne constituant pas un élément très important dans la culture d'un américain. La différence majeure, c'est la présence d'un rayon médicaments parmi les autres rayons du supermarché. La distinction entre médicament et bien de consommation n'est alors plus très claire. Si de surcroît, on fait le lien avec le très grand nombre de publicités TV concernant les médicaments et qui s'intercalent avec celles de l'industrie agroalimentaire, la distinction devient caduque. Pour un américain, la description du modèle français est vide de sens, car derrière les mêmes mots son esprit substitue à nos concepts d'autres concepts. Vous pouvez ainsi consommer des antibiotiques aussi facilement qu'une boite de cassoulet. Je passe au rayon viande pour préparer le barbecue du week-end, ensuite au rayon pharmacie pour prendre du Viagra et palier mes problèmes érectiles. C'est aussi simple que cela. Dans les deux cas, je consomme. On peut se poser la question de savoir si cette uniformisation n'est pas plutôt une confusion des genres. Une confusion généralisée Les médicaments deviennent des produits de consommation, mais l'inverse est aussi vrai. L'exemple emblématique étant celui des vitamines et des produits enrichis. Initialement, les vitamines étaient des produits d'appoint de consommation courante. Peu à peu, sous l'influence des vendeurs de vitamines, on s'est aperçu qu'il existait des carences dans le régime alimentaire des américains. Cette découverte a généré un besoin satisfait par les vitamines. D'effet de mode, la consommation de vitamines est devenue aux USA un phénomène de société. Les vitamines sont donc des palliatifs à la malbouffe, assimilables à des médicaments, sauf qu'il n'y pas de prescription mais auto-médicamentation. Concernant les produits enrichis en vitamines ou traités spécifiquement pour favoriser la santé, le discours marketing les rapproche insidieusement des médicaments. Ils restent des produits de consommation courante, mais sont packagés avec une consonance pharmaceutique. Entre les médicaments banalisés, les produits de grande consommation "médicamentalisés" et les consommables à consonance pharmaceutique, les catégories s'estompent, les repères s'étiolent et toutes les différences sont nivelées dans un même acte de consommation hédoniste. Le consommateur est-il réellement gagnant dans ce traitement uniforme ? On peut en douter car ce résultat a été rendu possible par la confusion des genres, l'ambiguïté dans le discours et un marketing aliénant qui stigmatise les imperfections pour mieux vendre des remèdes. Une novlangue ? Plus fondamentalement, cette uniformisation de traitement correspond à une réduction des catégories décrivant le monde. Elle induit un appauvrissement sémantique. Comment avoir le recul indispensable par rapport au marketing agressif des lobbies pharmaceutiques, si les concepts nécessaires pour discriminer ce qu'est un médicament de ce qui ne l'est pas n'existent plus ? Dans 1984 de Georges Orwell, la langue officielle de l'Océania est la novlangue construite pour répondre aux besoins de la dictature. L'objectif de la novlangue est de rendre impossible toute réflexion différente du pouvoir en place. Le principe de fonctionnement est de diminuer le domaine de la pensée en réduisant au minimum le choix des mots et la richesse du vocabulaire. Dans la novlangue, une idée hérétique est impensable, du moins dans la mesure où la pensée dépend des mots. En nivelant les différences conceptuelles, en fusionnant les catégories, bref en appauvrissant la pensée, le marketing de masse de l'industrie pharmaceutique n'élabore-t-il pas une novlangue ? Les homeless de San Francisco sont les damnés de la société américaine. Dans la plus puissante démocratie du monde, malédiction à celui qui n'a plus d'argent, il n'existe plus, il rejoint le monde des intouchables. On les trouve essentiellement dans le centre ville et plus particulièrement dans le quartier du Tanderloin. La misère banalisée Le sort des SDF parisiens est déjà peu enviable, celui des homeless est terrifiant. En France, il existe un strict minimum social permettant d'éviter le pire, aux Etats-Unis le pire est une réalité. Jamais je n'ai vu des êtres humains dans un tel état d'abandon parmi une telle profusion de richesse. Emmaillotés de vieilles nippes et de bouts plastiques les faisant ressembler à des arlequins pathétiques, couverts de crasse ils poussent doucement leur caddie rempli de toute leur misère, le regard tourné vers le sol dans l'indifférence générale. Les passants les évitent comme des objets gênants. Leur humanité leur a été retirée. Beaucoup sont à même le sol dans un état de semi-vie, certains sont secoués de convulsions inquiétantes, d'autres poussent des ralles, enfin une minorité est amputée d'une main, d'un bras, d'une jambe, des deux... Mais tous ont le regard aussi vide que celui que nous portons sur eux. L'agression d'un homeless Un après-midi à partir d'un autobus, j'ai pu être le témoin d'une agression dans Market Street, l'artère principale de San Francisco. Deux blacks ont été interpellés par un homeless cuvant son vin sur le sol. L'un des deux individus s'est retourné en lui donnant un coup de pied d'une extrême violence au visage. Ils ont ensuite commencé à l'insulter en le frappant. Sans témoins, le passage à tabac du homeless n'aurait été qu'une formalité et pourquoi pas un divertissement ? Cette violence est le reflet du rapport plus primitif des américains avec leur environnement et leur histoire. Je ne sais pas si c'est préférable, mais l'européen est sûrement plus intellectualisé que l'américain. Pétri de culture, de tabous, d'interdits moraux et des principes de la social-démocratie, il réfléchit plus. Son rapport au monde est filtré par sa culture. Sa violence et ses pulsions sont muselées par la tradition judéo-chrétienne. Une vision du monde mécaniste Aux Etats-Unis, tout se ramène à des lois naturelles et à une élimination de toute forme d'explication au profit d'un état de nature normatif. L'économie est soumise aux lois du marché. La régulation - tentative d'explication et de modification du monde - est bannie de l'univers conceptuel anglo-saxon. Tout se réduit à l'individu, rien d'autre ne doit expliquer le monde. On met en place des quotas ethniques dans l'administration. On efface ainsi toute dimension culturelle au profit de critères objectifs comme la couleur de peau, l'appartenance à une religion, les pratiques sexuelles. L'explication mécaniste du monde est encensée au détriment d'une explication culturelle et donc relativiste. Existent des riches, existent des pauvres, c'est comme ça. Ceci est le résultat des lois du marché, il est donc par nature intangible. L'exemple le plus emblématique de cette philosophie est celui des fondamentalistes protestants qui s'acharnent contre les théories darwinistes. Le monde est immuable, rien ne peut changer, les théories évolutionnistes sont donc des hérésies. La nature minérale du continent américain et son immensité, cette prégnance des explications mécanistes et naturalistes font que les aspects humains ne sont pas pris en considération. La violence qui nous entoure ne s'explique pas, elle est naturelle. Les homeless font donc partie du décor. Leur misère n'est plus choquante, au contraire, elle valide le bon fonctionnement des lois du marché. A leur corps défendant, ils sont les garants d'une explication mécaniste de la société américaine, par conséquent pourquoi se préoccuper de leur sort ? Cette indifférence générale explique donc leur délabrement humain. La messe est dite.
Il est à la hauteur de celui des homeless toute proportion gardée. Le SDF français souffre et manque de tout ; le homeless américain n'est plus rien, il n'est qu'une épave. De la même façon, la classe moyenne en France est en bonne santé grâce à une sécurité sociale qui apporte une qualité de soin exemplaire, quoi que l'on en dise. Par contre, la middle class américaine n'est pas aussi bien lotie. Ainsi, de nombreux vieillards sont frappés de paralysie ou d'handicaps importants. Une forte minorité de personnes boitillent et traînent la patte. Partout, on peut hélas facilement rencontrer un individu se déplaçant avec difficulté aidé d'une canne, d'une béquille ou d'une attelle. Dans cette corne d'abondance qu'est la Californie, dans ce pays le plus riche de la planète, cela trottine, cela boitille, cela claudique, cela traînaille, cela toussaille et le malaise s'installe pour le touriste que je suis. Cette armée omniprésente de bras cassés témoigne de la dureté de la société américaine. Dans les bus, cette situation est instituée puisque environ un quart des places est réservé aux personnes avec des disabilities... Le plus inquiétant est de croiser ces hommes et femmes en pleine force de l'age, mais frappés d'infirmités ou précocement vieillis par la maladie. Chaque jour je prenais un bus et chaque jour à la même heure, je rencontrais un homme ayant la cinquantaine, mutilé d'une jambe et déployant une énergie fantastique pour monter dans le bus. Quel courage mais quel spectacle pathétique. Régulièrement aussi, de petites grands mères rongées par l'arthrite s'agrippaient avec l'énergie du désespoir aux poignées des portières de l'autobus, pour accéder à son alcôve douillette et stopper le supplice des vieilles douleurs. L'exception de la jet-set confirme la règle Dans le centre ville on peut tout de même rencontrer de froides américaines sculpturales, à la beauté parfaite en tailleur chic et sexy, ainsi que leur copie conforme de beaux WASPs, musclés et virils, plein d'assurance, habillés dans d'élégants costumes mais dégoulinant d'ennui. Ils sont les Aphrodites et Apollons de l'Olympe américain. Quarts de Dieu humains ridicules dans leur aveuglement, ils sont en très bonne santé physique. Côté psychique, les séances chez le psy s'imposent car c'est très in. Comme la canne de golf, le psy est un signe d'appartenance à la jet-set. Pour les autres, ils ont tout ce qui reste, c'est-à-dire pas grand chose. La télé est sans doute là pour faire passer la pilule et mener une vie par procuration. Les USA : une société malade De ce voyage, je retiendrai une situation médicale générale indigne d'un pays comme les Etats-Unis. J'ai été surpris. En étant humain et sensible, le malaise ne peut que vous étreindre à la vue des pestiférés que sont les homeless, ainsi que tous ces êtres humains meurtris dans leur chair par la rudesse de cette société. Les américains sont malades car l'Amérique est malade. C'est un géant aux pieds d'argile que j'ai visité. La devanture économique est somptueuse mais les coulisses sont rongées par l'inégalité et la violence. Il y a comme quelque chose qui cloche dans cette violence trop facilement acceptée. Cette introversion est porteuse d'une frustration qui tapie sournoisement attend le bon moment pour pouvoir s'exprimer dans toute son intensité. Toute cette normalité violente, toute cette économie de l'inégalité, toute cette justice de l'injustice ne peuvent prétendre assurer la pérennité de la société américaine. Cette résignation populaire face à une violence instituée, c'est le calme qui précède la tempête. Gardons à l'esprit, les émeutes de Los Angeles au début des années 90 qui ont mis cette ville à feu et à sang. L'empire américain est bien plus fragile que l'on ne le pense, car sa matière vive est tout simplement malade. Le macrocosme est à l'image du microcosme. Le Grand Oeuvre Américain pourrait s'inverser, transformant l'or en plomb.
Pour les irréductibles, un lieu de damnation absolue leur était réservé au sein de cet enfer : le trou. La punition consistait à enfermer le condamné plusieurs jours voire plusieurs semaines dans une cellule sans lumière et dans le silence le plus complet. Un témoignage de prisonnier raconte que lors du réveillon de la saint Sylvestre dans un angle de la prison, on pouvait entendre à partir d'une fenêtre les cris de joie et de fête provenant de San Francisco. J'ai regardé à travers cette fenêtre, voyant au loin SF et m'imaginant les gens s'amuser. En me retournant, la vision des cellules fut déprimante. A l'aune de cette solution extrême face aux extrémistes, on peut se poser la question de savoir si notre civilisation est civilisée ? Comment oser prétendre que les démocraties occidentales s'inspirent des idéaux humanistes, alors que la seule réponse vis-à-vis des comportements violents est l'aliénation mentale légalement instituée ? Un système politique démocratique qui prône la liberté comme concept fondateur est-il cohérent en légitimant la privation de liberté comme moyen de régulation ? La réponse est non. Nos sociétés ne sont donc pas de vraies démocraties. Les fondamentaux de nos sociétés, ne sont pas la liberté et la démocratie, mais le travail, la punition et la propriété. Un jour il faudra bien réfléchir sur la place inique de la prison et du travail dans nos sociétés, révélatrice de nos contradictions et de notre désir de mixer des dynamiques aussi peu congruentes que sont la démocratie et le capitalisme. C'est un leurre que de croire que l'on puisse réguler la société et tout solutionner en punissant. La solution est à la fois simple et terriblement complexe : pédagogie et compréhension.
L'appellation est excessive mais en déambulant dans la banlieue de SF, j'ai pu remarquer que certains San Franciscains avaient un goût prononcé pour les maisons style "nains de jardin". Ces maisons semblent tout droit sorties de Disney World. Mais où se trouve Blanche Neige ? Où se cache Grincheux ?! Bref, le mauvais goût américain dans toute sa splendeur. Sur la devanture de ces résidences on peut observer un détail cocasse : les faux volets. En effet, de nombreuses demeures encadrent leurs fenêtres d'une paire de volets collée à même le mur et dont la taille est trop petite pour pouvoir se rabattre complètement. Ils ne servent à rien, juste un rôle d'ornementation dans une déco très kitsch. Le style hacienda américanisée est aussi très courant. Partout sont visibles des petites fenêtres, des petits machins, des petits bidules, des froufrous décoratifs qui font ressembler certaines de ces habitations à des maisons de poupées.
Au-delà du simple aspect anecdotique des maisons en carton-pâte, cette propension des américains à reprendre des éléments architecturaux des civilisations étrangères pour les américaniser, est cohérente avec leur civilisation construite à partir de l'image et des médias. La formidable puissance et faiblesse américaine repose sur sa faculté à s'abstraire de tous référents culturels, pour créer de toutes pièces une culture de l'image. Ce mimétisme généralisé est porteur d'une crise identitaire autodestructrice.
De l'extérieur, les Etats-Unis nous paraissent si puissants et si arrogants, que l'on en vient à ne plus douter de leur solidité et pourtant... Durant ce court séjour, j'ai pu sentir la violence latente qui mine cette société. Toutes ces personnes boitillantes témoignent de cette cruauté sociale, de cet esprit protestant minéral qui lacère la chair humaine. Ces violences, ces inégalités génèrent des frustrations dans des millions d'esprits, elles ne s'expriment pas encore, mais rien n'est moins sûr quant à l'avenir. Les armes sont partout. Des milices paramilitaires anti-gouvernementales produisent des terroristes, comme ce fut le cas lors de l'attentat contre l'immeuble du FBI à Oklahoma City qui fit 168 victimes en 1995. Des ligues pro-life exécutent les médecins avorteurs. Les USA ont lancé la mode des serial killers. Des déséquilibrés extrêmes sombrent dans une folie meurtrière en massacrant des innocents dans un bain de sang.
Chaque année, des dizaines d'exécutions légales ont lieu dans les prisons américaines avec le triste record du Texas, mère patrie de Georges Bush. Le rythme s'accélère pour punir les "méchants". La lutte contre le mal est sur la bonne voie. Entre janvier 1977 et mars 2000, 625 condamnés à mort ont été exécutés, dont 98 en 1999. En l'an 2000, au Texas se sont 40 condamnés à mort qui ont reçu la dive injection létale. Les Etats-Unis sont - avec l'Iran, le Nigeria, le Pakistan, l'Arabie saoudite et le Yémen - l'un des six pays qui continuent d'exécuter les mineurs et les malades mentaux. Vous avez dit démocratie américaine ? Je ne parlerai même pas des dernières élections présidentielles, "vastes pantalonnades" en prononçant cette expression avec l'accent méridional de Charles Pasqua. Mais soyons humble dans la critique, la France a su donner au reste du monde un spectacle affligeant lors du duel Chirac / Le Pen. Cet empire de la violence dont j'avais conscience en arrivant à SF, je l'ai ressenti au contact des homeless. Il m'a été confirmé lors d'un dialogue que j'ai eu avec une américaine. Elle m'a décrit les relations existantes entre certains états américains en des termes très durs. Grosso modo, la Californie et le Texas s'exècrent. Ce sentiment de rejet est au-delà de ce que nous connaissons en France dans l'opposition entre la province et le parisianisme. Lors du tremblement de terre qui a frappé la Californie en 1989, certains éditorialistes texans se sont hasardés à écrire que la main de Dieu punissait ainsi les turpitudes californiennes. C'est comme si des journaux parisiens se félicitaient de l'explosion d'AZF à Toulouse. Inversement, lors de l'attentat du 11 septembre, des "plaisanteries" californiennes déploraient que la bonne cible n'ait pas été atteinte, celle-ci se situant au Texas. Finalement, tout oppose la Californie et les états de la Bible Belt. Les californiens ont conscience de leur force économique et ils ne semblent pas décidés à se laisser subjuguer par les sirènes du retour à l'ordre moral. L'esprit frondeur des surfeurs et des hackers semble encore résister. En tenant compte de cette haine inter-étatique, de cette violence larvée, est-il aussi inconcevable de penser que les Etats-Unis puissent se disloquer assez rapidement ? Le travail d'émiettement social et de ségrégation raciale et économique étant déjà bien entamé (cf. Robert LOPEZ, "Un nouvel apartheid social", Le Monde diplomatique, mars 1996), la dynamique mortifère n'a plus qu'à embraser le bûcher des vanités.
Concernant ma vie estudiantine, la comparaison avec les universités américaines est assez cruelle. Nanterre est une horreur architecturale en comparaison de Berkeley. Ce que l'on appelle le campus de Nanterre est un espace gris et morne, entouré d'une bibliothèque monumentale à l'architecture aussi chaleureuse que celle de Jussieu, d'une faculté de Sciences Economiques ressemblant à un immeuble du KGB, et enfin d'un immense édifice monolithique articulé autour d'un couloir sans fin donnant sur des espaces sans âme. Au centre trône une piscine revêtue d'une tôle bleue dévalée tachetée de rouille.
Au sein du campus, j'ai été surpris par la proportion importante d'étudiants d'origine asiatique ou portoricaine. Les forces vives semblent de plus en plus échapper aux WASPs pour bénéficier aux nouvelles minorités américaines. Les étrangers sont aussi très nombreux. Bien que cette internationalisation soit la rançon du succès de l'Université de Berkeley, ce déséquilibre entre autochtones et étrangers révèle une nouvelle faiblesse des Etats-Unis : une excellence dans l'éducation qui se traduit pas une éviction des étudiants américains. Sur le long terme, cette dépendance de la nation américaine en matière grise est porteuse d'instabilité.
La Terre résiste, et par delà cette humanisation forcée, la dimension minérale brille d'autant plus magnifiquement qu'elle jaillit d'un écrin insipide. Ce jaillissement d'une nature intacte vestige d'un passé tellurique est là pour rappeler à l'homme qu'il n'est pas tout.
Mon périple s'est achevé sur un vaste espace dénudé mettant en valeur une croix immense. Le ciel ensoleillé nimbé d'une vapeur évanescente rendait mystérieuse cette vision. Elle était là, plantée tel un démiurge assoupi depuis des millénaires attendant quelque chose.
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