|
|
|
Synthèse
sur
Qu’est-ce que la richesse ? de Dominique Méda |
||
|
L’auteur cherche à déterminer la "bonne société", à construire une société pleinement humaine. Le problème essentiel de l’ouvrage est donc de construire une véritable civilisation. Alors comment établir cette civilisation et la pérenniser ? D. Méda part d’une position consensuelle : la principale richesse ce sont les biens et services produits par l’économie, donc pour améliorer le bien-être général, il suffit d’augmenter la production, c’est-à-dire obtenir une croissance forte. Par une croissance forte, on accroît les biens produits, on satisfait d’autant mieux les désirs de consommation des individus, et par un effet de retour, l’activité économique s’intensifie diminuant tout naturellement le chômage. Tout repose sur la croyance en une croissance salvatrice qui résoudra tous les problèmes économiques et sociaux. Méda est pour le moins sceptique sur cette opinion. La croissance est l’un des éléments pour développer l’économie et plus généralement la société, mais sûrement pas le seul et unique moyen. Jamais les problèmes sociaux ne pourront se résoudre miraculeusement en passant uniquement par la croissance. L’organisation en société, l’élaboration d’une civilisation ne peut simplement dépendre d’une approche fort réduite de la richesse qui est celle des marchés. La société doit s’organiser par elle-même et non pas dépendre de conditions extérieures. Pour que la civilisation soit une réalité, il faut que la société prenne conscience d’elle-même, fasse un effort d’introspection. La vraie solution pour obtenir la bonne société, est de ne pas poursuivre le mythe d’une croissance forte qui réglerait tous nos problèmes par enchantement, mais bien de débattre ensemble sur un choix de société, c’est-à-dire de faire de la politique, non pas dans le sens d’une pratique politicienne comme les hommes politiques, mais bien par la discussion, l’écoute, et la mise en commun de la richesse de chacun dans toute sa diversité. I /
Qu’est-ce que la richesse ? La notion de richesse chez les classiques Dominique Méda appuie son raisonnement à partir de la notion de richesse élaborée par les penseurs libéraux (Smith, Malthus). Elle reprend toute la construction intellectuelle échafaudée par le courant de pensée libéral, qui considère que la seule richesse est celle des marchandises échangées sur le marché. L'es autres "richesses" n’étant pas quantifiables sont donc négligeables voire inutiles. La comptabilité nationale prolonge cette définition restrictive de la richesse Cette notion de richesse physique va trouver un prolongement fantastique, au lendemain de la seconde guerre mondiale, avec la nécessité de reconstruire la France. Pour renaître de ses cendres, la France doit reconstituer sa force productive et satisfaire les besoins considérables de l’économie en biens et marchandises. L’État se dote alors d’un outil analytique très puissant pour organiser la reconstruction : la comptabilité nationale avec le PIB comme indice statistique le plus emblématique. Mais comme cette comptabilité se définit dans une économie en crise, et en manque de tout, la seule richesse prise en compte est celle des marchandises. Première critique de la comptabilité nationale : appel au bon sens Ce qui était valable à cette époque ne l’est plus maintenant. Conserver les critères de richesse d’une économie dévastée par la guerre, dans celle où nous vivons actuellement n’est pas réaliste. Toute notre interprétation de la richesse est formatée par une théorie très réductrice de la richesse qui fait abstraction de pans entiers de nos sociétés. À l’aube du troisième millénaire, pouvons-nous penser sincèrement que la seule richesse est celle des biens et services destinée à la consommation ? Peut-on sérieusement considérer le PIB comme le meilleur indicateur de notre richesse nationale, alors qu’il ne tient pas compte de la pollution, de la violence, de l’insécurité, de l’inégalité entre les hommes et les femmes et de l’anomie sociale ? Deuxième critique de la comptabilité nationale : critique logique Mais l’argument le plus puissant à l’encontre de la comptabilité nationale est le théorème d’Arrow, qui montre qu’il est radicalement impossible d’agréger des échelles de préférence individuelles pour obtenir une échelle de préférence nationale. Comme la comptabilité nationale appréhende la richesse à partir des échanges interindividuels sur le marché, la notion de bien-être national est donc théoriquement non fondée. Le comptabilité nationale ne peut logiquement rendre compte du bien-être national, ce qui est pour le moins paradoxal compte tenu des ambitions de cette technique. La richesse ne peut se définir que globalement, c’est-à-dire par l’intermédiaire d’un projet politique Pour Méda, le développement du libéralisme accroît peut être la richesse sous forme de biens vendus sur le marché, mais c’est une hypocrisie de dire qu’elle améliore mécaniquement le sort de l’humanité. L’enrichissement des sociétés modernes se traduit par une aggravation des troubles sociaux, et par un développement des inégalités et de la violence ; ce concept de richesse n’est donc pas valable. La notion de richesse doit être la plus globale possible, elle doit donc dépasser la définition restrictive dans laquelle l’ont cantonnée les théories libérales. En définitive, la seule richesse est celle de la civilisation, de notre vie en commun, du bien-être général. La richesse est celle qui permet d’obtenir une société harmonieuse, en cela, la richesse dans une perspective productiviste est non seulement partielle mais débouche sur une impasse car son accroissement induit l’anomie sociale. Partant de l’économie, Méda propose en fait un vaste programme du mieux vivre en société. À une interprétation économique et technicienne de nos sociétés, elle y substitue une interprétation politique et humaine. Le politique doit se ressaisir, la société doit prendre conscience de sa centralité, pour qu’enfin l’économie soit un moyen et non plus une fin. La seule fin acceptable est celle de la "bonne société" qui est un projet politique. II
/ Le travail et la vie : philosophie de l’activité Le travail n’est pas la seule activité humaine créant des richesses Depuis deux siècles, nous vivons sous l’emprise d’une double représentation :
Par conséquent, le travail est la seule activité humaine véritablement enrichissante. D. Méda réfute la première équivalence en arguant, que "la production n’épuise pas l’idée de richesse, la richesse ne se réduit pas à la production, si étendu que soit son domaine"[1]. Comme la production n’est pas la seule richesse, le travail n’est donc pas la seule activité humaine permettant de créer des richesses. Dépassement de la centralité du travail par la RTT Il faut donc dépasser la centralité du travail dans nos sociétés et pour cela, il faut réduire la place du travail par la réduction du temps de travail, libérer un temps et un espace spécifique destinéà l’exercice d’activité d’un tout autre type, contraindre ainsi les entreprises à poursuivre des objectifs qui n’ont plus rien à voir avec elles mais fixées par la société (cf. p. 245). Réduire la place du travail signifie deux choses :
Conclusion "… ce n’est, semble-t-il, que si d’autres valeurs sont reconnues comme essentielles à une vie sociale normale que la société dans son ensemble pourra s’opposer avec suffisamment de force au souci exclusif des entreprises pour la rentabilité, quel qu’en soit le coût humain"[2]. L’auteur prône selon ses termes, la "multiactivité", le "multiancrage". Stratégie qu’il faut employer pour critiquer le capitalisme Le travail étant un facteur de production au service d’une fin qui lui est extérieur – l’accumulation du capital – le travail ne peut donc être un instrument de critique du capitalisme. Notre capacité à critiquer le capitalisme ne peut s’appuyer sur des concepts rattachés eux-mêmes au capitalisme – notamment le travail. Pour s’opposer au capitalisme, il faut s’extraire du processus productif et "en opérer la critique au nom même des valeurs qu’il remet en cause, mieux encore, au nom même des valeurs qui font de la société une société riche, une société civilisée. La meilleure stratégie n’est donc pas celle qui bégaye, implore, se raidit et dit "travail, travail, travail", mais celle qui s’enracine dans des valeurs ou dans des principes absolument essentiels à la vie de nos sociétés, que nous nous accorderions à reconnaître comme tels, et dont on pourrait montrer que le capitalisme ne les respecte pas, quand il ne les détruit pas"[3]. Un projet politique alternatif au capitalisme : la civilisation La civilisation est le processus par lequel le sujet individuel et le sujet social, prennent connaissances d’eux-mêmes par l’introspection, prennent "conscience dans la limite de l’irréductible inconnaissable, des pulsions qui les traversent, du radicalement autre"[4]. La civilisation, c’est délibérer et définir ensemble, des principes et déterminer des règles de vie. Poursuivre la civilisation, c’est permettre aux individus de devenir des sujets libres, c’est-à-dire leur donner les moyens "de participer aux différentes communautés – politique, éthique, esthétique – ainsi qu’à la construction quotidienne des règles du vivre-ensemble, et de repenser les rapports politiques, sociaux et économiques afin de les civiliser profondément, en exerçant en permanence cette liberté-là"[5]. Benoît
Santiano
Vous trouverez une note de lecture complémentaire sur le site Parutions. |
||
|
www.santiano.net Benoît Santiano, on the Internet since 2000 Free Document Dissemination Licence |