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Quiétude paludéenne

Vu de haut, cela pourrait ressembler à un quadrillage composé de carrés verts, mais la volonté géométrique a été contrecarrée par une mystérieuse rondeur rognant les angles parfaits. Le résultat est une sorte de matrice désarticulée, au sein de laquelle les cellules se dissolvent et dont les formes résultantes fluctuent entre le carré et le cercle. Ainsi, des silhouettes sans nom se mélangent à des figures nommées, constituant un alphabet géométrique dont le croisement génère un langage de l'espace. L'aboutissement de cet entrelacement est un poème végétal clos sur lui-même, dont la complexité et la beauté dépasse infiniment cet alphabet de verdure. Chaque pied de cette œuvre est un îlot végétal, chaque vers est un canal reliant les parties au tout, chaque enjambement exprime la courbure des cours d'eau et chacune des rimes chante l'harmonie de cette grâce paludéenne.

Terre humide, où le sec et le mouillé frayent selon le frottement de l'eau sur l'humus gluant des rectangles de terre ferme. Tout est disjoint telles les cases d'un échiquier géant, mais tout se rejoint par l'entremise de l'élément aquatique, ce passeur des parcelles isolées.

La nature semble avoir honoré cette beauté palustre en la drapant d'une somptueuse parure végétale. Ainsi, des lentilles vertes recouvrent les canaux, tandis que des arbres regroupés en de grandioses haies soulignent les franges des îlots terrestres.

Sur l'eau verte glissent des barques dans une lente déambulation assoupie, afin de ne pas troubler la sérénité des lieux et de glaner au détour d'une courbe, les paysages secrets de l'archipel des maremmes. Ce qui se dévoile au rythme du canotage, n'est qu'une interpénétration d'eau et de terre, où les frontières s'étiolent, les différences s'affaiblissent et les repères disparaissent. Cette harmonie rend caduque les perceptions et futile la raison. Le mouvement est comme altéré. Ce n'est plus le bateau qui chemine le long des couloirs aquatiques, mais les îlots qui semblent dériver telle la banquise. Dans ces instants de rêverie, le tapis de lentilles étalé à la surface de l'eau donne l'illusion de glisser sur une piste, où le canot se transforme en traîneau.

Près du canal principal, un couple avance dans une attitude proche et distante. Comme l'eau et la terre de ce monde palustre, leurs corps se frôlent sans jamais fusionner. Si près l'un de l'autre et pourtant, un infime interstice sépare les chairs tandis qu'une faille imperceptible s'immisce dans les esprits. Toute cette beauté environnante exacerbe le malaise qui les étreint. Le parcours se fait hésitant. Ils réfléchissent et négocient ce qui auparavant aurait été si simple : une promenade. Au cœur du marais, ils s'arrêtent devant une maison aux volets bleus. Face au mur blanc, ils attendent quelque chose qui ne vient pas, tandis que l'eau s'écoule imperceptiblement dans le bruissement délicat des arbres. Ils pensent que cela mériterait un souvenir, mais s'aperçoivent avec regret qu'ils délaissent depuis peu leur appareil photographique. Qu'importe, plus rien n'a d'importance. Ils font demi-tour et laissent derrière eux dans la quiétude paludéenne quelques traces de ce qui fut.

Benoît Santiano
Colombes, 17-21 août 2004

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