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Par delà le nombre
Kramnik vs. Deep Fritz : Match nul.

Vraiment ? Est-ce le signe annonciateur de la chute de l'esprit humain et l'avènement de l'ère de la Machine ? Le numérique va-t-il l'emporter sur la chair ? Le calcul est-il plus puissant que la conscience ?

Je crois que l'on a strictement rien compris sur les enjeux de l'intelligence si l'on met sur un même plan, matière grise et silice, si l'on considère que l'intelligence se réduit à une succession de calculs. En supposant que l'intelligence puisse être seulement un problème quantitatif, alors pourquoi Deep Fritz - capable de calculer six millions de positions par seconde - n'a t-il pas vaincu aisément la tortue Kramnik, avançant péniblement à la vitesse d'une combinaison par seconde ? En terme absolu, la machine est six millions de fois plus puissante que le joueur d'échec, et pourtant ce Léviathan des nombres n'a su battre son adversaire.

La Machine s'est opposée à une force d'une toute autre nature faisant plier sa fantastique capacité de calcul. Pourquoi ? Tout simplement parce que l'esprit n'est pas une quantité, l'intelligence n'est pas une suite de nombres. L'illusion est de croire qu'en empilant des capacités de calcul de plus en plus importantes, on pourra faire le grand saut et passer de la machine vide de toute conscience à l'intelligence artificielle. La réciproque implicite - mais jamais dite clairement - de cette vision du monde est de penser que l'esprit humain n'est qu'une machine, que son intelligence se réduit à une vaste structure de neurones interconnectés intégrant des opérations arithmétiques élémentaires, bref que l'esprit est un ordinateur. Dans ce cas, quoi de plus logique que de mettre sur un même plan ordinateur électronique et ordinateur neuronique ? Avec cette théorie on s'imagine que le passage de l'ordinateur à la conscience, n'est qu'un problème de degré. Fritz a perdu en alignant six millions de calculs par seconde et bien la prochaine fois on multipliera cette capacité par dix, cent, mille... Jusqu'à ce que l'ordinateur cerveau soit vaincu.

Ce match nul est bien la preuve que le passage à l'intelligence n'est pas un problème de degré mais bien de nature. Cette compétition échiquéenne est le contre-exemple parfait qui remet en cause la théorie quantitative de l'intelligence. La Machine calculait six millions de fois plus vite et pourtant elle n'a su gagner.

L'intelligence est un problème d'organisation et de structure. Ce qui fait la force de l'intelligence, c'est la mise à distance, c'est la capacité à se saisir comme sujet unique pour se projeter dans l'univers qui nous entoure. On se sent unique, on peut donc se différencier du reste du monde. L'altérité fait jaillir notre capacité d'abstraction au sein du monde, nous l'englobons de notre vision. Cette vision est donc un dépassement, elle est en rupture avec une évolution par degré. Si l'intelligence progresse par dépassement, alors l'appréhender par le non-dépassement, par des processus linéaires, par des continuités est un non sens. Comment saisir le discontinu et l'altérité qui caractérisent l'esprit humain, par le continu et le standardisé de l'ordinateur ? L'analyse quantitative de l'intelligence manque complètement son objet, car son mode opératoire est antinomique à celui de l'intelligence.

Échec et mat.


Benoît Santiano
Colombes, 25 octobre 2002

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