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L'homme
numérique : identité, valeur ? Télécharcher
cet article au format : Grâce au progrès des techniques de l'information et de la communication (TIC) émerge l'ébauche d'une nouvelle forme d'organisation sociale caractérisée par une interconnexion croissante des individus. Ce rapprochement via les outils informatiques constitue les prémisses d'un nouvel écosystème composé d'éléments numériques et humains. Cet environnement numérique en gestation, que certains appellent société de l'information et d'autres société en réseau, va-t-il modeler l'homme selon ses propres critères pour accoucher d'un homme numérique, nouveau prophète du cyberspace ? L'homme numérique est-il un nième avatar de l'être humain ou au contraire s'inscrit-il dans une rupture avec l'homme humain ? Avant de prôner la société de l'information n'est-il pas nécessaire de comprendre au préalable la nature du monde numérique, pour savoir si l'humanité elle-même aura sa place dans ce projet ?
L'objet fort ambitieux de cette réunion fut de mettre en perspective l'être humain avec les dernières évolutions technologiques et numériques. Le monde numérique qui se développe sans cesse et qui tend à devenir le monde lui-même, est-il en train de modifier la nature humaine à tel point qu'il serait porteur d'un homme neuf, le conquistador du Nouveau Monde Électronique ? Après l'homo faber et l'homo oeconomicus succédera-t-il l'homo digitalis du IIIe millénaire ? A contrario, l'homme n'est-il pas le dépositaire d'une certaine forme d'universalité indépendante des contextes historiques, tel que le conçoit la philosophie occidentale ou certaines religions ? À toutes ces questions, les intervenants se sont attachés d'y répondre, en apportant pour certains quelques pistes originales.
Selon Daniel Kaplan, l'homme numérique qui se dessine ne serait qu'un repliement sur soi. L'individu face au numérique veut se protéger, c'est-à-dire minimiser ses traces numériques à travers les systèmes d'information qu'il traverse et devenir insaisissable sur l'Internet. L'individu numérique ne serait donc rien de plus que l'expression d'une crainte des citoyens-consommateurs sur leur vie privée et leurs libertés individuelles. En effet, la numérisation croissante de tous nos actes quotidiens, rend possible une traçabilité très fine de la vie de chacun d'entre nous. On pourrait penser que cette dynamique élabore une plus grande transparence sociale, mais en définitive elle porte atteinte à l'un des principes fondateurs de la démocratie, qui est le droit pour chacun d'avoir une vie privée, de s'arroger un espace individuel autonome dans lequel nul ne peut empiéter sans notre consentement. Bien que libre, le fait que les systèmes informatiques puissent déterminer avec précision nos faits et gestes rend impossible le secret, et par voie de conséquence la protection de notre liberté. Pour Kaplan, l'homme numérique, c'est en fait un homme conscient de ce risque et qui voulant le minimiser va démultiplier ses identités numériques pour leurrer le monde des ordinateurs, projeter des faux-semblants jusqu'à ce sa trace numérique se dissolve dans le magma informationnel des réseaux. Concrètement, l'être de chair et de sang peut accéder à une multiplicité d'identités numériques grâce aux pseudos. Par cette multiplicité on imagine accéder à une certaine impunité et donc une vraie liberté car sans traçabilité numérique efficace. Ainsi, lorsque que je suis sur Internet pour faire un achat en ligne, je souhaite acheter librement un produit mais sans que l'on me connaisse. Le moyen le plus courant est alors de passer par un tiers certificateur ou de laisser une fausse identité. L'identité numérique est une solution fort séduisante pour protéger son identité personnelle, mais la responsabilité individuelle où se trouve-t-elle ? Du côté du citoyen ou du fantoche ? Le débat est riche en développement, mais on peut avancer sans grandement se tromper que la multiplicité des identités numériques ne sera jamais la panacée à la liberté, elle est inscrite dans le registre des peurs inconscientes et de l'expression des fantasmes. Daniel Kaplan pour démontrer l'impasse où mènent les identités numériques comme succédanée à la liberté individuelle, cite l'exemple suivant : Supposons un internaute qui ne désirant pas se faire reconnaître pour ses achats en ligne paramètre un shopbot (agent intelligent qui compare les prix sur la Toile). Celui-ci lancé sur le Net vaque librement et sans contrôle à ses opérations de comparaison de prix. Il se met alors à effectuer automatiquement un achat en ligne sur un site d'e-commerce au nom de celui qui l'a paramétré. Le détenteur du shopbot n'étant pas solvable, l'achat en ligne est illégal et lèse le marchand électronique. Le constat est fort simple mais qui est responsable de cette erreur ? Le propriétaire du shopbot qui l'a mal paramétré, mais son intention était-elle de nuire délibérément au commerçant ? sûrement pas. Le programmeur du shopbot qui a laissé un bug dans son code ? Le site d'e-commerce qui accepte pour augmenter son chiffre d'affaires les achats en ligne automatisés, alors qu'il a la possibilité d'identifier les robots-logiciels et de les exclure de ses clients ? La réponse n'est pas simple si l'on considère le shopbot comme une identité composite. L'exemple peut faire sourire, mais lorsque l'on sait que les meta-moteurs et les agents intelligents sont utilisés par plusieurs dizaines de millions de personnes sur le Net avec une version shopbot, on peut s'interroger sur l'effet que pourrait avoir un bug dans leur programmation provoquant des achats en ligne automatiques et sans contrôle.
L'intervention de Philippe Ulrich fut intéressante pour plusieurs raisons. Tout d'abord par son expérience de développeur et de concepteur de jeux vidéo depuis les années 70, apportant ainsi un témoignage direct du monde numérique. L'autre intérêt provenant de sa sensibilité artistique, s'exprimant par des propos passionnés qui bien que parfois excessifs dans leur forme n'en sont pas moins restés d'une grande profondeur, avec de surcroît une vision prophétique éclairante et inquiétante si l'on suit son raisonnement. 1
- L'informatique et ses effets nocifs L'outil
informatique est contraignant Un monde numérique semble donc apparaître à côté de celui de l'humanité, non pas dans le sens d'une nouvelle conscience ou d'une nouvelle forme de vie, mais celui d'une contrainte extérieure qui s'impose au monde des humains. C'est comme si le monde non vivant du numérique prenait une apparence de vie par l'intermédiaire des frustrations et règles aliénantes qu'il impose aux informaticiens. Ce n'est plus l'homme qui fixe ses règles à la machine, c'est l'homme qui quotidiennement subit les règles de la machine, sous la forme des petits tracas, des bugs, des disfonctionnements incompréhensibles jusqu'à en devenir presque mystérieux. La machine
aliène l'esprit du développeur Selon Ulrich, le programmeur vit à l'échelle de sa machine, c'est-à-dire qu'il bute sur chaque ligne de code, et vit au rythme de ses itérations, c'est-à-dire de la micro-seconde. Son référent, ses repères, ses perceptions, tout cela est distillé par le système informatique qui fournit clé en main un contexte artificiel se substituant très bien à celui de la civilisation humaine. Un dialogue silencieux s'instaure alors entre le programmeur et sa machine, constituant les prémisses d'une relation auto-suffisante. Mais cette auto-suffisance peut très vite devenir une dépendance, car vivre au rythme de la machine, c'est vivre dans un espace sans temporalité et sans repère. En effet, les programmes sont des systèmes parfaitement déterministes où la notion de temps est abolie, le code qui se déroule n'est donc pas irréversible car on peut toujours revenir en arrière instantanément, alors que tout être humain connaît les affres du temps qui passe (dès à présent on peut noter un critère caractérisant le monde de l'humain et celui du numérique : la notion de temps). Peu à peu, l'espace cognitif de l'homme rivé à sa machine devient celui fournit par la machine. Les stimuli ne sont plus sécrétés par l'environnement humain, mais uniquement par celui de la machine. La dépendance est alors très importante car sans l'espace cognitif offert par l'ordinateur, la perte de sens est considérable. Le développeur s'enferme alors dans un espace clos et hermétique qui l'isole de son environnement. Son espace intérieur l'absorbe complètement jusqu'à lui faire oublier ce qui l'entoure, il devient autiste. Le développeur prolonge son aliénation, par la " résistance " que lui oppose la machine lors de l'écriture du programme. Celui-ci durant son exécution se déploie majestueusement, pour brusquement sombrer à cause d'une erreur humaine dans le code. Le diagnostique semble simple, il suffit d'effectuer une correction en fonction du message d'erreur. Cette réponse logique est concevable pour des programmes relativement simples, mais lorsque l'on considère un système d'information composé de millions de lignes de code en interaction les unes avec les autres, la réponse au problème n'est plus aussi évidente, pour parfois se transformer en quadrature du cercle. Alors entre ces deux extrêmes que se passe-t-il ? Et bien on tâtonne, on change quelques lignes de code et on teste empiriquement les modifications. A chaque fois, le programmeur est comme un prêtre effectuant une prière auprès d'un Dieu omnipotent, pour qu'il accepte son offrande. Parfois, le programme se débloque, la prière semble avoir été entendue ! Le problème informatique disparaît comme par enchantement, libérant le programmeur d'une frustration croissante. Le développeur
accroc de sa machine ? 2
- Le monde numérique génèrerait spontanément
des bugs et des virus Lors de son intervention, Philippe Ulrich a aussi traité d'une autre problématique : celle des virus et des bugs qui apparaissent spontanément dans les systèmes informatiques. En effet, l'être humain a une tendance toute naturelle à développer une analyse anthropomorphique des phénomènes l'entourant. De surcroît, depuis que les médias se sont intéressés aux hacktivistes, nous considérons généralement que les virus informatiques ont une origine humaine. Bref, une vision toute prométhéenne de la genèse des virus. Or il n'en est rien. Ulrich cite des exemples de virus ou de blocages informatiques qui se sont générés spontanément et qui ne sont pas le fruit d'une erreur humaine de programmation. Les systèmes informatiques actuels seraient d'une telle complexité, qu'ils pourraient auto-générer des bugs et virus sans aucune intervention humaine. D'ailleurs certains virus inventés par des génies de l'informatique ont la propriété de muter et de se diffuser indépendamment de la volonté de leur créateur, en utilisant les failles des logiciels de messagerie. De fait, il existerait dans les systèmes informatiques actuels, des sortes de mini-phénomènes se générant spontanément sans intervention humaine. Sans parler de vie intelligente, ces développements auto-générés par les systèmes d'information méritent que l'on s'y attarde, car comment gérer à l'avenir ces réseaux de plus en plus complexes avec une intégration globale de plus en plus poussée, si corrélativement leur instabilité va en s'accroissant ? L'enjeu est double : d'une part mieux étudier ces générations spontanées de bugs pour pérenniser les SI et éviter qu'ils ne s'écroulent sous leur propre instabilité et complexité ; d'autre part appréhender un enjeu philosophique, car l'être humain peut fort bien se trouver dépassé par la complexité des systèmes informatiques qu'il a mis en place. De l'architecte qui maîtrise son uvre, l'être humain pourrait devenir un apprenti sorcier maîtrisé par l'uvre qu'il a créé et dont il n'a su appréhender les dangers. 3
- Les enjeux des droits d'auteur sur l'Internet Durant ce débat, Philippe Ulrich s'est quelque peu écarté de la problématique de l'homme numérique - c'est un peu la loi du genre dans les réunions publiques -, pour autant les idées avancées méritent que l'on s'y attarde. En tant qu'auteur d'uvres artistiques numériques, très tôt, il s'est trouvé confronté aux enjeux des droits d'auteur. Selon lui, un bien numérique est par essence parfaitement reproductible à l'infini et sans coût. Sur Internet, un bien numérique a la propriété supplémentaire d'être partout à la fois. Le fait d'éditer une uvre artistique sur Internet, c'est en fait l'inscrire sur un support qui est sans dimension de temps et d'espace, par conséquent la notion de droits d'auteur s'écroule, car comment contrôler, mesurer un bien, dans un univers sans mesure ? Le droit d'auteur ou le copyright est pensable lorsque l'on peut contrôler la diffusion des uvres de leurs auteurs, où finalement la reproduction de ces uvres répond à des contraintes matérielles, liées à leur support ou à leur diffusion dans un réseau commercial. Les réponses actuelles comme la traçabilité ou la cryptologie ne sont pas des solutions pérennes, car elles ne tiennent pas compte de la nature profonde du Net, qui est d'être un espace où ses éléments sont reproductibles indéfiniment et à l'identique, ce qui le différencie de la biosphère. Les droits d'auteur sont donc appelés à évoluer pour tenir compte des deux propriétés fondamentales d'Internet : 1) une reproduction infinie, sans coût et sans altération de l'information ; 2) l'ubiquité de l'information. 4
- Le marketing induit lui aussi des effets nocifs ! Le marketing
standardise les goûts et éradique la créativité Le marketing,
cheval de Troie de l'aliénation numérique L'apport de Ulrich lors de cette conférence fut important. En faisant part de quelques unes de ses expériences et interprétations, il souligne les risques dont sont porteuses les technologies de l'information. Le numérique qui est une création humaine tend à devenir une contrainte importante, à cause de son évolution très rapide et de la difficulté croissante à appréhender la complexité des réseaux et systèmes d'information. Cette contrainte redéfinit l'homme lui-même, en fonction de critères extérieurs qui sont fondamentalement inhumains. L'être humain en déployant tous azimuts les technologies numériques sans réflexion sur leurs conséquences, devient ainsi le prisonnier de sa propre création. A terme, on peut se demander si le degré de dépendance de l'homme à la machine sera tel, que l'existence de l'humanité ne sera plus concevable sans le soutien du monde numérique. En alignant une succession de faits et de réflexions sur le numérique, le doute émerge concernant la neutralité de ces technologies de l'information sur la société humaine. A cause de son développement universel et transversal, le numérique n'est plus seulement un outil, il est bien plus que cela, il innerve l'ensemble de la société constituant de facto, l'ébauche d'un système nerveux planétaire. Or une société humaine peut elle devenir une entité numérique ? On en revient toujours au problème de savoir si la nature humaine et la nature numérique sont miscibles ou bien antinomiques. En répondant à cette problématique, nous pourrions alors en déduire si l'avenir de l'homme se trouve dans le tout numérique, mais le débat n'a pas débouché sur des réponses claires - s'il en existe d'ailleurs une - à cet enjeu.
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- Les concepts d'homme et de numérique Philippe Quéau comme tout bon philosophe professionnel qui se respecte, se doit de décortiquer séparément les concepts d'homme et de numérique avant d'analyser la problématique de l'homme numérique. Une fois ce préalable effectué, il pourra proposer quelques définitions qui serviront d'appui à sa réflexion. Le concept d'homme n'est pas aussi évident à cerner qu'il n'y paraît. Selon cet intervenant on peut grosso modo, ramener ce concept à deux définitions majeures qui correspondent historiquement à la querelle des Universaux du bas moyen-âge. L'homme peut être considéré soit comme l'humanité soit comme un homme concret, c'est-à-dire un individu. Il est très important de souligner cette différence de conception, car elle se prolonge encore de nos jours et sous de très nombreuses formes. La querelle des Universaux bien que remontant au XIe siècle, n'a toujours pas su épuiser toutes les réflexions et visions du Monde, car elle pointe sur des débats philosophiques qui structurent en profondeur les sociétés humaines. Pour situer les enjeux de cette querelle philosophique, rappelons qu'elle opposa les réalistes, c'est-à-dire les défenseurs des Universaux (les concepts généraux abstraits) aux nominalistes qui considéraient les Universaux comme purement conventionnels, c'est-à-dire pouvant se réduire à de simples noms. Concernant le second concept de l'homme numérique, rien n'est plus faux que de croire que le numérique soit une problématique spécifique à notre société de l'information. Il suffit de rappeler que pour Pythagore (582-500 avant JC) tout peut se ramener au nombre. La philosophie trouve son achèvement dans la connaissance de l'harmonie gouvernant l'univers, dont l'expression est le nombre, capable de rendre toute chose intelligible. La problématique de l'homme numérique dans la société de l'information, simple réduction de l'être humain à une suite de chiffres, ne serait rien de plus qu'un avatar de celle de Pythagore avec un décalage de 2500 ans. Finalement, si les conceptions numériques du Monde existent depuis Pythagore, la véritable originalité de l'homme numérique ne s'inscrit pas dans sa nature numérique, mais plutôt dans la conception de l'homme considéré soit comme une totalité incarnée par l'humanité, soit comme une singularité incarnée par un individu concret. 2
- Le libéralisme est une résurgence de la philosophie nominaliste
médiévale L'homme
numérique prolonge la querelle des Universaux mais sans en modifier
les enjeux Philippe Quéau considère que la pensée libérale anglo-saxonne inspire très fortement le projet de l'homme numérique. Plutôt que de considérer une humanité globale qui émergerait des techniques de l'information, se met en place via le marketing électronique et les TIC, une informatisation croissante de l'environnement quotidien de l'individu concret. Les TIC vont ainsi permettre d'accroître l'efficience du marché via l'Internet ainsi que la satisfaction du consommateur, plutôt que favoriser l'émergence d'un corps politique à l'échelle de l'humanité. Tout cela est logique, car la pensée anglo-saxon libérale nie par principe tous les phénomènes collectifs. Tout peut finalement se réduire à des comportements rationnels d'individus libres. Le monde ne s'appréhende qu'aux travers des désirs et besoins des individus concrets. La philosophie libérale prolonge ainsi directement les enseignements des nominalistes, car pour ces derniers, l'universel n'est qu'une simple abstraction, le réel ne peut être que singulier, et la seule connaissance parfaite est celle dont le singulier constitue la matière. Dès lors tous les défenseurs des Universaux, en l'occurrence l'ONU, la régulation sociale, l'État, ne sont que des métaphysiciens travaillant sur des concepts généraux sans consistance. À la limite, on peut considérer leur raisonnement, comme une science vaine, une pure rhétorique, une simple combinaison de mots. L'intelligence humaine ne pouvant cerner ces concepts généraux, faute d'en avoir une perception immédiate, intuitive, ne peut par elle-même rien établir les concernant. Il faut donc se replier sur le pragmatisme et les désirs individuels qui eux seuls pourront jeter les bases d'une connaissance authentique du Monde. En dehors des désirs de l'homo oeconomicus point de salut. Les philosophies européenne et anglo-saxonne sont fondamentalement inconciliables, car les concepts du ius gentium du droit latin sont un non-sens pour les penseurs libéraux. L'État, la régulation, l'ONU, non seulement défendent des principes qui diffèrent de la pensée libérable, mais sont non pensables avec les outils analytiques des libéraux. Les concepts comme la régulation économique, la laïcité, la lute contre les inégalités, ne sont ni vrais ni faux, tout simplement, ils ne sont pas pensables. L'homme
numérique est un individu vivant dans un environnement de plus
en plus numérisé Au niveau spirituel, le monde numérique influence l'être humain par les concepts de transparence et de traçabilité. Rien de plus évident que de suivre une information dans un système d'information, ou de mettre à nu un individu via les fichiers logs des serveurs Internet, les informations numériques des banques, ou les bases de données. Par extension, on pourra tracer un individu numérique, car il sera la parfaite réduction d'un être humain à une suite de chiffres. D'ailleurs cette quête de vérité, de transparence totale, ce désir de percer les secrets, de laisser la main invisible faire son travail dans la plus totale transparence et donc la plus grande efficience, est une considération très anglo-saxonne qui rejoint l'aspect ascétique du protestantisme. En effet, comme le souligne Philippe Quéau, le protestantisme est une philosophie de la frontière, de la coupure, car le monde se partage entre les élus et les réprouvés : us versus row. Il faut impérativement une métrique qui puisse distinguer les élus des réprouvés, car là encore, point de salut pour ceux qui ne sont pas élus. Le libéralisme a inventé le concept de marché, qui grâce à la courbe d'offre et de demande permet l'émergence d'un équilibre, indiquant clairement le produit vainqueur. Cet équilibre est éthique, car la concurrence est transparente (concurrence parfaite), bonne pour tous (la main invisible fait émerger un bien-être collectif optimum), et il pointe sur le produit le plus efficace, l'élu. Le plus bel exemple de ce recoupement entre l'éthique et l'efficacité économique se retrouve dans la communauté des Mormons aux Etats-Unis à Salt Lake City, où le temple protestant construit en 1853, jouxte la caisse d'épargne. L'accumulation du capital révèle ainsi la nature d'élu. La réussite individuelle se mesure par le solde du compte d'épargne et l'abstinence à consommer. La présence toute proche du Temple sacralise les élus-riches et bannit les réprouvés-pauvres qui n'ont pas su se montrer digne de la Révélation en s'enrichissant. Dans ce mode de pensée, la pauvreté n'a pas à être expliquée par rapport à un tout, c'est-à-dire des Universaux, elle est totalement tributaire de la personne, elle s'inscrit dans la singularité d'un individu, celui qui est pauvre le mérite. Au passage, on peut relever la profonde divergence d'analyse de la pauvreté avec le Catholicisme, qui cherche à comprendre l'origine de la pauvreté, à intégrer les pauvres et réprouvés dans la communauté de l'Église plutôt qu'à punir et tracer des frontières. Au niveau matériel, l'homo oeconomicus devient l'homo digitalis à cause de l'informatisation et la numérisation croissante de son environnement. Une numérisation rampante existait déjà au préalable, par le contrôle étatique qui soumet le citoyen à une législation de plus en plus tatillonne, à tel point que les experts eux-mêmes ne savent plus comment l'interpréter avec exactitude. Cette législation s'instrumentalise via des procédures administratives, des formulaires à remplir, des fichiers permettant de tracer avec de plus en plus de finesse la vie du citoyen, tout en affirmant que les principes démocratiques sont scrupuleusement respectés. Cette rationalisation qui normalise le citoyen est congruente à celle de la numérisation, cette dernière transformant des procédures rationnelles sur papier dans un format électronique. Des habitudes inconscientes influencées par le tout numérique s'apprennent, se prennent et se cristallisent : celles d'avoir plusieurs login pour se connecter à des réseaux ; d'utiliser des cartes magnétiques pour accéder à des zones sécurisées ; d'être soumis à des fouilles avec des détecteurs au nom de la sécurité ; d'avoir un micro-ordinateur chez soi, au travail et bientôt dans sa voiture ; l'individu est bien sûr out s'il n'est pas wireless ; les machines à laver seront bientôt des machines IP ; il est bien sûr évident qu'il soit autorisé de connaître avec précision les déplacements d'un dangereux malfaiteur en accédant aux données de géo-référencement fournis par les sociétés de téléphonie, enfin il est plus que souhaitable qu'émerge des maisons intelligentes (numériques ?) où tous les faits et gestes de leurs habitants pourront être enregistrés au nom de la sécurité et du confort. D'ailleurs ne voit-on pas apparaître des appartements en réseau, où tous les locataires via des webcams situées dans des endroits névralgiques peuvent surveiller les intrus, l'inconnu ? Plus récemment le vaudeville Loftstory rehaussé d'un zest de sexe stérilisé et de TV trash, n'est que la traduction télévisuelle de ce phénomène social qu'est l'envahissement du numérique et de l'image dans les démocraties occidentales. On peut rire de ce vaudeville, l'exécrer pour son voyeurisme, le regarder par curiosité, mais tout un chacun peut être saisi par l'angoisse de savoir si tous nos faits et gestes ne sont-ils pas enregistrés à notre insu ? La technologie numérique le permet, et les exemples pré-cités montrent que nous avons commencé par accepter la remise en cause partielle de notre vie privée, en acceptant qu'elle soit enregistrée, fichée et contrôlée. Influencés, manipulés nous finissons par transiger sur l'essentiel : notre liberté. Par delà son aspect superficiel de comédie, Loftstory est le révélateur de nouveaux comportements : des gens saint d'esprit acceptent d'être surveillés et regardés par des millions d'autres, car la société numérique est porteuse d'une normalisation et donc d'une soumission enseignée de l'individu à des métriques rationnelles. Le fait d'être fiché, contrôlé, surveillé quoi de plus naturel pour l'homme numérique ? Depuis que le sociologue Max Weber à la fin du XIXe siècle a démontré que l'État fonctionne sur un mode rationnel, la société s'est lentement rationalisée, et de nos jours grâce aux progrès des TIC, il sera bientôt possible d'englober la planète dans un même système d'information dont le précurseur est l'Internet. Le Loftstory télévisuel que nous pouvons apprécier avec détachement comme une sorte de comédie distrayante mais ne pouvant se réaliser à cause de son invraisemblance, existe pourtant en " live " à l'échelle planétaire avec le développement exponentiel de l'informatique et des TIC, et dont le corollaire est la lente déshumanisation de l'être humain en homme numérique. Nous ne sommes plus les téléspectateurs mais bien les acteurs d'une Loftstory planétaire qui a commencé depuis de nombreuses années. 3
- Les incohérences de la pensée libérale Cette numérisation
forcée de l'être humain soulignée par Philippe Ulrich
à travers sa critique du marketing et Philippe Quéau sur
le manichéisme anglo-saxon, n'est pourtant pas une condamnation
suffisante pour pouvoir remettre en cause cette dynamique, car elle ne
traite que des effets et non pas du fond. C'est en décomposant
le faisceau libéral à travers le prisme de la logique que
l'on pourra ébranler les fondements mêmes du néo-libéralisme
- ce que certain qualifie parfois d'économisme - et en l'occurrence
ceux de l'homme numérique. Au passage, il est intéressant
de souligner que le libéralisme - actualisation moderne du nominalisme
- repose sur des contractions internes insurmontables, alors qu'historiquement
le nominalisme avait pour ambition de définir avec rigueur les
choses existantes selon le principe du rasoir d'Occam : les entités
ne doivent pas être multipliées sans nécessité.
L'excès de logique produisant de l'absurdité, la ruse de
la raison est parfois bien cruelle à l'encontre des logiciens rigoristes. Premier
exemple: la monnaie Prenons l'exemple de la monnaie. Quoi de plus consubstantiel à une économie de marché que cet intermédiaire des échanges ? On pourrait croire que la science économique intègre dans ses modèles cet outil indispensable à l'économie marchande, et bien non, la pensée libérale ne peut rien dire au sujet de la monnaie, car il est logiquement impossible d'analyser et d'expliquer la monnaie à partir de comportements individuels. En effet, toutes les tentatives pour intégrer la monnaie dans le modèle de l'équilibre général ont échoué : on aboutit généralement à un prix de la monnaie qui est nul, ce qui signifie que son abondance est infinie, par conséquent elle devrait être gratuite. Pour essayer de rendre compte de cet objet social aux propriétés bien particulières, les économistes ont essayé de soulever des hypothèses (individus dotés d'une rationalité limitée, information imparfaite ), mais dans ce cas, le modèle libéral éclate en une multitude de sous-modèles, et perd donc sa prétention à être normatif, car ne répondant plus aux exigences de l'axiomatique (un minimum d'hypothèses dans le modèle). En voulant à tout prix conserver une approche individualiste, le libéralisme a dû ajouter des hypothèses restrictives violant ainsi le principe du rasoir d'Occam. Certains économises d'inspiration libérale tirant toutes les conclusions de ces blocages logiques ont considéré la monnaie comme étant une incarnation malfaisante de la société et de l'État, et donc des Universaux. Par conséquent, le programme libéral échoue n'ont pas parce qu'il est logiquement incohérent, mais tout simplement parce que les Universaux et la monnaie en particulier, sont de trop dans l'univers. Etant des empêcheurs de tourner en rond, ils doivent donc être détruits. Ainsi s'est développé aux Etats-Unis, le courant de pensée The New Monetary Economics, d'inspiration ultra-libérale dont l'objectif est de substituer aux monnaies nationales et politiques, des monnaies privées, et la possibilité pour tous les agents économiques d'émettre des titres de créance qui seraient des substituts à la monnaie. C'est en détruisant la monnaie que la main invisible du marché pourra se déployer avec efficience. Ce projet extrême rejoint nos précédentes remarques sur l'ascétisme du protestantisme. Les libéraux de la New Monetary Economics tracent une frontière (us versus row) entre ce qui est cohérent et éthiquement viable, et ce qui est incompréhensible et contradictoire avec les canons du libéralisme. Le puritanisme libéral ne cherche pas à comprendre le monde tel qu'il est, il purifie le monde de ce qu'il ne comprend pas en détruisant. La logique est alors implacable : le monde purifié de toutes les scories holistes correspond exactement à la métrique de l'école libérale, car il n'existe plus aucune distance entre ce qui est expliqué et l'explication que l'on en donne. Deuxième
exemple : l'histoire de la pensée économique
L'homme numérique considéré comme l'aboutissement d'un processus de numérisation de l'être humain est dangereux, car il induit un désenchantement du monde et une lente déshumanisation des rapports humains. Il est dangereux, car il suppose que l'homme peut être rationalisé et programmé. Pour illustrer ce fourvoiement, il suffit de se replonger dans l'histoire contemporaine en exhumant toutes les atrocités des dictatures qui ont eu comme projet d'éduquer correctement et de rationaliser l'être humain. Toutes les tentatives de rationalisation et de normalisation sont aliénantes, car elles diminuent les différences et plus fondamentalement remettent en cause l'altérité de chacun d'entre nous. Il est donc nécessaire de "surmonter le paradoxe qui consiste à mettre les techniques de l'information, porteuses de standardisation, au service de la différence. Il faut mettre au service de ceux qui sont les plus "autres", notre modernité tellement attachée au "même" " (Philippe QUEAU, Le Bien Commun Mondial).
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