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Mobilisation
et culture d'entreprise
Conférence
Net 2000, mercredi 29 mars 2000
Télécharcher
cet article au format :

Intervenants
Oracle
;
Cisco :
Jean Pascal GONINET, Directeur Commercial Industrie Systems Europe ;
HP ;
Hervé
Thermique : Michel HERVÉ, PDG ;
CEA : Anne-Marie
JONQUIERE ;
MTIC (Mission
Interministérielle pour les NTIC) : Anita ROZENHOLC ;
Limagrain
: M. HONNORAT, Directeur de la communication ;
Siemens.
Dans
son ensemble, la conférence fut très intéressante,
d'une part, par la diversité des expériences professionnelles
des intervenants, d'autre part par la cristallisation du débat
autour de l'Intranet, comme si cet objet technique était indispensable
à la coordination des individus au sein de l'entreprise.
On
peut déjà se poser la question de savoir, si l'intranet
dans de nombreux cas, n'est pas la solution à la mode pour combler
le manque de relations humaines au sein de l'entreprise, comme si l'installation
d'un Intranet permettait l'instauration d'un climat social cordial et
enrichissant.
Oracle
Selon
Oracle, la mobilisation dans l'entreprise est avant tout la mise en place
d'un Intranet, visant à rationaliser les processus, diminuer les
coûts et accroître l'efficacité interne. On élabore
un système de plus en plus rationalisé, avec une automatisation
très poussée. Ainsi d'ici 18 mois, les procédures
de vente passeront à 80% par l'intermédiaire de la boutique
en ligne Oracle Store. Dans cette perspective d'hyper rationalisation,
l'être humain a encore sa place, et notamment les commerciaux dont
le rôle est transformé en profondeur. Ils ne sont plus vraiment
des vendeurs, car la négociation des prix a disparu à cause
de l'automatisation des procédures d'achat/vente en ligne, mais
deviennent plutôt les pédagogues de leurs clients.
L'Intranet modifie l'activité commerciale d'Oracle, mais objective
aussi les formations professionnelles via des séminaires électroniques.
Un nouveau métier apparaît dont le rôle va s'accroître,
celui de créateur d'informations qui enrichit l'Intranet et oriente
l'internaute vers les informations pertinentes ; une sorte de e journaliste
rédigeant un Guide du Routard pour l'Internet.
Enfin, les intervenants ont usé du néologisme de "webisation"
de l'entreprise, signifiant la transformation de l'entreprise par l'entremise
de l'Intranet qui n'est en fait qu'une extension du Web. L'entreprise
se " webise " et devient par conséquent partie intégrante
de la Toile.
HP
Pour
HP, l'Internet et sa déclinaison locale qu'est l'Intranet, sont
de magnifiques opportunités pour passer de l'information informelle
à l'information formelle. De même qu'Oracle, HP est très
préoccupé par la rationalisation de son organisation, l'Intranet
apparaissant comme le Saint Graal de cette quête. Bien évidemment,
on annonce que l'Intranet n'est qu'un outil ne pouvant se substituer aux
relations humaines, que la seule organisation sociale valable n'est pas
l'intranet mais bien l'implication des employés qui eux seuls pourront
forger une culture d'entreprise se formalisant par un Intranet. Ces bonnes
paroles sont fort encourageantes, mais on aimerait savoir ce que pensent
les individus de cet objet de coordination qu'est l'Intranet, se l'approprient-ils
vraiment ? En usent-ils à bon escient ? Existent-ils des enquêtes,
des sondages, pour mesurer la pertinence de l'intranet dans l'architecture
d'une firme ? A toutes ces problématiques aucune réponse.
Pour HP, nous savons seulement, que l'intranet sert à traiter l'information,
à la communication interne, aux offres d'emplois, à homogénéiser
les processus, rien de plus.
L'intranet et Internet selon l'analyse de HP induisent l'émergence
de nouveaux savoirs : les méthodes et l'art de débusquer
l'information sur le Web, la capacité à développer
des relations en réseau.
Cisco
Pour
Cisco l'entreprise de l'Internet par excellence, la culture d'entreprise
ne peut être que la e culture. Cette e-culture est caractérisée
par neuf valeurs, les principales étant : l'"empowerment",
la confiance, le "teamwork", la frugalité (cette mise
en valeur de la frugalité ayant pour objectif de pérenniser
l'entreprise).
Cette e-culture est complétée par une volonté de
bien manager les salariés et surtout la transparence dans l'information
: transparence avec les partenaires, mais aussi transparence en interne,
l'information étant confidentielle uniquement pour la stratégie.
Ce désir de diffuser le plus possible l'information ne découle
pas d'un principe altruiste mais de l'idée selon laquelle, "le
pouvoir n'est pas lié à la possession de l'information mais
dans la capacité à agir sur l'information".
Finalement, les nouveaux enjeux du Knowledge Management, de l'information
transversale, d'une société en réseau sans hiérarchie,
d'une démocratie électronique où l'individu peut
librement butiner et jouir des informations qu'il a acquis sans censure,
ne sont en fait que la mise en place d'une nouvelle forme du pouvoir,
qui passerait de lieux institutionnalisés et de figures emblématiques
que sont l'État, le/la "chef", le "décideur"/la
"décideuse", le "directeur"/la "directrice",
vers une société où le pouvoir serait dans le réseau
lui-même, dans la capacité des acteurs à saisir les
représentations mentales des individus et du groupe pour les modeler
à leurs avantages.
Le pouvoir ne serait plus une contrainte, un ensemble d'interdictions,
mais plutôt une liberté de l'apparence, une incitation à
agir librement mais pas n'importe comment.
Finalement, la liberté des réseaux, la transparence informationnelle,
ne seraient-ils pas le dernier avatar de la contrainte et du pouvoir ?
Peut-on, croire naïvement, que l'intranet, le Knowledge management
sont les ouvertures démocratiques au sein d'une institution qui
ne l'est pas, l'entreprise ? Le partage des connaissances est-ce un vrai
partage ?
Au-delà de cette e-culture, Cisco, souhaite connaître avec
précision la satisfaction de ses clients en la mesurant. Chez Cisco,
toutes les actions doivent être mesurées et tout ce qui est
action est global. On rejoint encore cette volonté de rationalisation
de l'organisation et de vision globale, pour agir de façon optimale
par rapport à son environnement. Dans ce paradigme de pensée,
l'entreprise est plus qu'une organisation, c'est-à-dire l'émergence
d'un projet à partir d'individualités, mais bien une unité,
un organisme, c'est-à-dire un projet qui est antérieur aux
individus. Dans l'entreprise-organisme, ce sont moins les individus qui
donnent sens au projet, que le projet qui donne sens aux individus.
En dernier ressort, cette efficacité organisationnelle permet d'obtenir
des économies qui sont orientées vers la R&D.
Comme pour les autres intervenants du débat, l'intranet n'est qu'un
outil, qui pour être efficace doit être approprié par
ses utilisateurs, mais dans la e-entreprise qu'est Cisco, avec sa e-culture,
le choix de savoir si l'intranet est utile pour son activité a
tout l'air d'un faux problème !
Limagrain
L'intervention
de Limagrain dans le débat fut très enrichissante, déjà
par son représentant qui avec sa philosophie et son scepticisme
tranchait avec l'optimisme un peu endiablé de certains, mais surtout
par la structure organisationnelle très particulière de
cette entreprise.
Cette dernière se caractérise par un domaine de compétence
différent des TIC puisque relevant des biotechnologies. Elle possède
aussi un passé, une véritable mémoire de l'entreprise,
son histoire remontant à la fin de la seconde Guerre Mondiale.
À cette époque, l'État français était
confronté à la reconstruction de l'économie et surtout
à la nécessité de nourrir la population. La création
de Limagrain producteur de semences permit de répondre à
ce besoin fondamental.
Ce qui fait surtout la particularité de cette entreprise, c'est
son organisation sous la forme d'une coopérative de 500 adhérents
composée de 50 PME/PMI. Elle repose donc sur un maillage humain
et pas seulement sur un réseau informatique, d'ailleurs la problématique
de l'Intranet se pose avec beaucoup moins de force pour cette entreprise,
à cause de la préexistence de relations humaines fortes
pour ne pas dire une certaine forme de solidarité. Selon M. Honnorat,
Limagrain est avant tout " une société d'hommes et
de femmes ". La culture de Limagrain est donc une addition de cultures
spécifiques, une diversité de métiers et d'origines,
mais ces différences plutôt que d'être sources de conflits
sont sources d'enrichissement mutuel, car elles se complètent grâce
aux relations humaines, à l'enracinement de l'entreprise dans son
environnement, en l'occurrence le terroir auvergnat de la Limagne. Cette
culture de la coopérative et du lien humain est donc une autre
forme institutionnelle d'organisation sociale, démontrant que l'intranet
n'est pas une fatalité, que cet outil ne peut en aucun cas créer
du lien social par sa simple installation, et encore moins atténuer
les conflits sociaux de l'entreprise.
Mais cette culture de l'entreprise va encore plus loin que sa simple forme
institutionnelle, elle atteint même la perception du temps. A la
différence des autres firmes de ce séminaire, Limagrain,
s'inscrit dans le temps, et non dans l'instantanéité et
l'hyper flexibilité des firmes de la net-économie. Elle
s'inscrit dans le temps, déjà par son histoire qui s'étale
sur un demi siècle, mais surtout dans le temps biologique, car
c'est une firme issu de l'agriculture, d'où une prise en compte
des cycles biologiques, climatiques, et ceux du sol. La R&D dans les
biotechnologies donnent aussi une perception différente de l'horizon
temporel, car la mise au point d'un nouveau gène ou d'une nouvelle
semence exige un travail de recherche d'une dizaine d'années.
L'environnement agricole, l'enracinement local, les savoirs-faire inconscients
acquis durant plusieurs générations semblent donc élargir
la perception du temps.
Mais en forçant le trait, au-delà des différences
dans les formes institutionnelles, Cisco et Limagrain sont deux entreprises
fort semblables, car chacune sur son marché a su s'organiser avec
intelligence et tirer parti des spécificités de son environnement.
Elles sont en quelques sortes deux entreprises intelligentes, car reposant
sur la mise en commun d'un savoir, et la volonté de saisir et de
valoriser ce savoir.
Deux solutions d'organisation dans deux environnements différenciés,
mais dans les deux cas une même dynamique de l'apprentissage et
l'apparition d'une intelligence collective, leur donnant un avantage concurrentiel
indéniable qui permet de devenir leader dans leur domaine.
Hervé Thermique 
Avec
Hervé Thermique, l'intranet a été un fantastique
moyen pour accélérer la modernisation de l'entreprise et
"casser les mythes".
Selon M. Michel Hervé, l'intranet permet d'obtenir une information
en temps réel, favoriser le partenariat avec les fournisseurs,
mettre au point un extranet pour les clients et faciliter le recrutement.
L'intranet est aussi un outil de capitalisation des connaissances car
selon son Directeur, il facilite "la formalisation des apprentissages
et la communication".
Comme pour Cisco, l'intranet s'inscrit dans une exigence de transparence
avec ses clients, ses fournisseurs et surtout les salariés. Cette
diffusion de l'information favorise les échanges transversaux d'information,
avec comme corollaire, le croisement beaucoup plus pertinent des sources
d'information.
Surtout, ces nouveaux objets techniques ont permis de transformer en profondeur
les perceptions individuelles des rapports sociaux dans l'entreprise.
D'ailleurs, M. Michel Hervé se définit comme un casseur
de mythe. Ainsi, l'usage voulant que les micro-ordinateurs portables soient
en principe réservés aux cols blancs et non pas aux cols
bleus, que le PDG n'a que faire de la micro-informatique et ne doit pas
se donner " en spectacle " en s'abaissant à utiliser
un ordinateur, a été brisé avec éclat, par
la distribution d'un portable pour les cols bleus de l'entreprise, et
la communication effectuée autour du " chef " qui utilise
lui-même la micro-informatique et "surfe" sur le Net.
Au-delà du simple aspect anecdotique, l'appropriation du symbole
du portable par les employés et sa généralisation
sans distinction au sein de l'entreprise, a modifié en profondeur
les rapports sociaux. Les rapports inter-individuels se font autour de
nouveaux objets cognitifs et de nouvelles représentations sociales
qui s'élaborent actuellement.
Au final, le " patron " fait du traitement de texte, "
surfe " sur le Net, les employés affichent avec ostentation
leur nouvelle conquête sociale qu'est l'usage démocratisé
du portable, et l'intranet véhicule une culture du réseau,
mythes futurs en puissance qu'il faudra nécessairement briser
Siemens
La
culture de Siemens est fortement imprégnée par la vision
de son fondateur du XIXe siècle, et par la culture allemande. Les
valeurs fondatrices de Siemens sont celles de l'innovation, de la persévérance
et de l'internationalisation. Par conséquent la stratégie
a été fortement influencée par ce père-fondateur
visionnaire. Selon la représentante de Siemens, si M. Siemens était
encore vivant, il investirait dans les TIC et surferait sur le Net
Pour autant, une vision innovante du XIXe siècle est en décalage
de plus d'une centaine d'années avec notre époque, par conséquent,
il faut savoir mettre au goût du jour les valeurs canoniques, à
moins de sombrer dans l'archaïsme et le dogmatisme.
L'arrivée de l'Internet a transformé en profondeur la culture
de Siemens. Cette multinationale est passée d'une culture de techniciens
et d'industriel à une culture multidisciplinaire, tout en préservant
sa sensibilité allemande et les particularismes régionaux
de ses filiales.
Plus intéressant, l'Internet a permis de renforcer l'image interne
de l'entreprise, ce qui démontre qu'une organisation en réseau
reposant sur une diffusion transversale de l'informations imprègne
de façon plus efficace l'inconscient collectif, plutôt qu'une
structure hiérarchisée reposant sur un fractionnement de
l'information et une maîtrise de l'individu par l'obéissance
et le respect de la hiérarchie.
Mais le problème de savoir, si l'apparition de l'intranet et l'adaptation
de l'entreprise à la nouvelle économie ont été
bien acceptées, reste entier. Il faut tout de même, préserver
son esprit critique face à ces discours très communicants,
qui prétendent avoir anticipés et intégrés
la vague déferlante qu'est Internet et être passés
d'une organisation hiérarchisée à une organisation
en réseau de façon sereine, sur le thème de la force
tranquille et du " tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes
possibles ". Le regard candide est-il judicieux concernant les enjeux
stratégiques et les investissements colossaux qu'induisent l'Internet
et la net-économie ?
Toutes ces questions restent en suspens avec acuité pour Siemens,
car la Direction Générale a dû mettre en place une
politique de communication, pour faire adhérer le personnel au
choc exogène qu'est la culture du Net. On a un peu l'impression,
que le mastodonte Siemens s'est adapté à ce nouvel ordonnancement
mondial, un peu dans la précipitation et bien malgré lui.
La stratégie de communication autour de la société
en réseau se bâtit de façon très classique
avec l'intranet, par une diffusion en temps réel de l'information
et ce quelque soit sa nature (encore cette volonté de transparence
et d'instantanéité), d'un accès à tous à
l'information (la démocratie électronique, le partage des
connaissances avec toute la démagogie que cela peut comporter),
l'émergence d'un travail collaboratif par groupware, l'élaboration
d'une base de compétences, un accès à la mobilité
au niveau mondial, et le développement des intranets métiers.
De
toutes ces interventions, un consensus a émergé, selon lequel,
l'intranet n'est qu'un outil pouvant accroître l'efficacité
de l'entreprise et l'émergence d'un travail collaboratif, à
la condition nécessaire mais non suffisante que le personnel s'approprie
cet objet de coordination sociale. La condition suffisante étant
l'existence d'un lien social entre les membres de l'entreprise et la présence
d'un bon climat social au sein de l'entreprise, mais dans cette situation,
tous les problèmes sociaux et d'apprentissage sont réglés
a priori grâce à cette convivialité qui fait émerger
une intelligence collective.
Pour conclure, les entreprises gagnantes du futur seront celles qui feront
émerger une intelligence collective avec une culture d'entreprise
bien acceptée, cette infrastructure de l'inconscient collectif
étant absolument nécessaire pour conforter cette représentation
sociale abstraite qu'est la conscience d'un groupe ou d'une multinationale.
En définitive, l'entreprise apprenante du futur sera celle qui
instrumentalisera l'éthique dans une perspective mercantile, pour
pérenniser ses relations sociales, avec comme conséquence
très probable, le développement d'une intelligence collective.
Cette intelligence collective permettra à l'entreprise de se doter
d'un avantage concurrentiel considérable sur les autres formes
organisationnelles prenant uniquement en considération l'individu
et non pas les synergies qui peuvent apparaître entre les individus
(sur le thème, le tout est plus que la somme des parties qui le
compose).
Peut être que les futurs grands enjeux du management seront de nature
sociale et psychologique. Mais un constat que nous pouvons tous faire
actuellement, c'est que cette forme d'intelligence collective ou d'entreprise-organisme,
n'est pas le développement linéaire des structures plus
conventionnelles de l'entreprise. La nouveauté ne se situe pas
dans une différence de degré de développement mais
bien dans une différence de nature. Le saut organisationnel qu'exige
l'intelligence collective n'est pas linéaire, il est en rupture
avec le passé, nous passons donc dans un autre monde, l'Internet
en constitue ses prémisses.
Benoît
Santiano
Maisons-Alfort, avril 2000
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